- Psychothérapeute spécialisé dans les problèmes de couples, il a créé une association dédiée aux couples en crise qu'il préside. Il intervient notamment pendant et après les crises dues à l'infidélité. -
ARTE : Est-il vrai que les hommes et les femmes trompent de plus en plus leur partenaire ?
Friedhelm Schwiderski : il ressort des dernières études qu'environ la moitié des hommes et des femmes ont, au moins une fois dans leur vie, trompé leur conjoint. Ce chiffre semble tout à fait plausible dans la mesure où les femmes s'émancipent de plus en plus, où elles vivent leur libido et leurs désirs plus activement qu'autrefois. Il faut dire aussi que le sujet est moins tabou aujourd'hui.
Comment expliquez-vous ce besoin d'aller voir ailleurs ?
D'une part, nous avons aujourd'hui davantage tendance à réaliser nos désirs, au lieu de nous satisfaire de ce que nous avons. Autrefois, l'homme comme la femme étaient moins exigeants, plus prêts à s'accommoder de ce qui était impossible dans leur couple. De nos jours, les couples admettent davantage qu'il est impossible de se donner entièrement l'un à l'autre, dans tous les domaines de la vie. Avoir des amis et des amies hors du couple, avec lesquels on vit d'autres choses, ne choque personne. Ces choses peuvent être tout à fait innocentes : si son conjoint n'aime pas le sport ou la danse, la femme va chercher quelqu'un avec qui partager ces loisirs.
N'est-ce pas là qu'il faut chercher l'origine de l'infidélité ?
Les causes de l'infidélité sont multiples. On pense, bien sûr, qu'elle est surtout motivée par la sexualité, l'érotisme, mais le moteur peut être ailleurs, dans l'intensité des émotions, dans le fait de se sentir à nouveau compris, considéré, de voir confirmer sa séduction, qu'on soit un homme ou une femme.
Quand il y a infidélité – surtout dans les couples qui vivent ensemble depuis des années – on peut se dire que le couple savait, inconsciemment, qu'il battait de l'aile depuis un certain temps, qu'il avait plus ou moins clairement identifiés les problème et en avait peut-être même parlé. Dans les couples qui ne parlent pas, l'infidélité est une alerte, elle dit clairement que le couple est arrivé à un point très critique, qu'il est temps de faire un bilan : « où le chemin parcouru ensemble nous a-t-il conduits et quelle direction devons-nous prendre ? » Le processus n'est pas forcément conscient ; en tout cas, il est très probable que le couple aura, inconsciemment, décidé à l'avance de celui des deux qui irait voir ailleurs.
Que pensez-vous du fameux cap des 7 ans, qui serait plus propice aux aventures que les autres ?
Les explications ne manquent pas. La plupart des spécialistes s'accordent à penser que les moments critiques coïncident avec les périodes de transition, entre deux phases d'évolution. Par exemple au bout de six mois ou un an, lorsque l'amour fou des débuts fait place à la réalité du quotidien. Cette transition peut aller de pair avec la décision de prendre un appartement ensemble, ou le fait pour un des deux de quitter son emploi, son domicile. Dans ces situations, les deux font des expériences très différentes. Cela peut être l'occasion pour l'un ou même les deux de s'interroger sur la réelle substance de la relation.
La décision de fonder une famille est une autre période charnière : « Est-ce que nous en avons vraiment envie tous les deux, nous sentons-nous capables d'assumer une telle responsabilité ? » Si la réponse à ces questions n'est pas claire, il se peut qu'à la naissance de l'enfant, l'homme prenne la tangente parce qu'il se sent dépassé par les événements ou parce qu'il s'aperçoit qu'il ne s'est pas assez rendu compte des enjeux. Autre transition : quand les enfants quittent la maison et que le couple doit trouver de nouveaux repères dans la vie à deux.
Donc vous diriez qu'une aventure n'arrive pas comme ça, sans raison ?
Oui, quand il y a infidélité, c'est que quelque chose dans le couple a préparé le terrain. Si elle et lui sont heureux ensemble, la probabilité d'un écart est très faible.
L'infidélité existe aussi chez les animaux. Sommes-nous faits pour la monogamie pendant des années ?
Je dirais plutôt qu'il est difficile de vivre dans l'harmonie pendant de longues années, sans qu'aucun des deux n'ait envie d'aller voir ailleurs. Les difficultés sont conditionnées par les différentes étapes que chacun franchit dans son évolution personnelle, en passant par des stades émotionnels très différents. Dans ces phases-là, les conflits sont pratiquement inévitables : soudain, l'un ne supporte plus telle attitude de l'autre ou imaginait que la vie serait moins compliquée. Je pense aussi à l'ordre, qui peut occuper une place très importante dans la vie d'un couple qui a des conceptions trop éloignées de la notion d'ordre.
Je ne crois pas que l'infidélité soit biologique. J'y vois plutôt des motifs intérieurs : comment un couple arrive-t-il à vivre une relation équilibrée, épanouissante, qui ne frustre aucun désir profond ?
Pourquoi l'infidélité est-elle si traumatisante pour la plupart des couples ?
Parce que dans la plupart des couples, il existe un contrat interne, clairement énoncé ou tacite : « si l'un de nous va voir ailleurs, c'est la rupture, on ne pourra pas faire autrement ». En règle générale, les représentations dans les têtes excluent la survie du couple dès lors que l'un aura trompé l'autre.
Sauf que quand cela arrive, quand il y a eu aventure extraconjugale, celui qui se sent trompé a tendance à revoir sa position et à s'interroger sur ce qu'il souhaite vraiment. Veut-on la rupture, ou est-on prêt à lutter pour maintenir la relation, à s'interroger sur la douleur, la perte, la confiance trahie, sur la recherche à deux d'un autre niveau dans la relation. A condition bien sûr que le partenaire partage cette volonté et cette motivation.
Pourquoi les relations de couple sont-elles si souvent figées après des années de vie commune ? Pourquoi est-il si difficile de prendre un nouveau départ, de rompre ?
Dans une relation amoureuse, les débuts sont beaucoup plus intenses que dans un rapport d'amitié. En amitié, il existe différents niveaux d'échange, certains étant exclus comme la sexualité ou la communauté économique. Dans une relation de couple, tous ces niveaux se trouvent réunis. Et s'y ajoute un facteur essentiel, le fait que les deux membres du couple partagent leurs inconscients : chacun porte en lui son histoire familiale, ses blessures passées, et tous ces éléments sont appelés à se confronter.
Quand deux personnes tombent amoureuses, il n'y a pas que la fascination qui joue, l'enjeu (inconscient) est aussi de « digérer » toutes ces dimensions inconscientes, comme de couper le cordon avec le père et la mère, de surmonter l'expérience d'un abus, différents événements du passé. Entre les partenaires se noue une alliance inconsciente, avec l'espoir de réussir ensemble à venir à bout de ces éléments en s'apportant un soutien mutuel. En cas d'échec, il se peut que chacun en tienne rigueur à l'autre, et subrepticement, la conviction s'installe que l'autre est une entrave au bonheur qu'on pourrait atteindre sans lui, qu'il restreint la liberté de mouvement qu'on souhaiterait avoir.
Propos recueillis par Nicola HELLMANN